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Virus Emergents de la Tomate : Avancées et Perspectives de la Recherche Globale

Article rédigé par Dr Rachid Tahzima, intervenant à la Morocco Tomato Conference 2026.

Virus Emergents de la Tomate : Avancées et Perspectives de la Recherche Globale



1. Le Virome de la Tomate : Ampleur et Diversité

La tomate (Solanum lycopersicum) constitue l’une des cultures horticoles les plus importantes au niveau mondial, avec une production globale estimée à environ 192 millions de tonnes en 2023. Malgré cette importance économique majeure, la culture de la tomate est de plus en plus menacée par des maladies virales qui réduisent la stabilité des rendements et la qualité des fruits, en particulier dans les systèmes de production sous serre intensive. Les virus des plantes sont aujourd’hui responsables de pertes économiques mondiales dépassant 30 milliards de dollars par an. Les recherches récentes ont profondément transformé le cadre conceptuel de la virologie végétale, passant d’une vision centrée sur des pathogènes uniques à une compréhension en termes d’écosystèmes viraux complexes, appelés viromes, dans lesquels de multiples virus coexistent et interagissent au sein d’un même hôte. Des études métagénomiques récentes montrent que les plants de tomate hébergent régulièrement plusieurs espèces virales simultanément. Une enquête internationale à grande échelle menée entre 2017 et 2024 sur 101 échantillons de tomates sous serre, collectés dans 13 pays en Europe, Afrique, Asie et Amérique du Nord, a permis d’identifier 43 espèces virales eucaryotes grâce à l’enrichissement en particules virales couplé à des analyses bioinformatiques (incluant des pipelines assistés par intelligence artificielle). La médiane observée était de deux virus par échantillon, confirmant que les infections mixtes constituent la norme biologique en production commerciale. Par exemple, trois autres espèces virales pathogènes présentant un intérêt particulier en raison de leurs effets sur la culture de la tomate ou de leur émergence récente, à savoir le virus du torrado de la tomate (ToTV, genre Torradovirus), le virus de la tache de la tomate (ToFBV, genre Blunervirus) et le virus de la mosaïque du concombre (CMV, genre Cucumovirus), étaient présentes dans le virome à faible prévalence. Parmi les virus les plus fréquents figuraient le Pepino mosaic virus (PepMV), le Tomato brown rugose fruit virus (ToBRFV) et le Southern tomato virus (STV). Les analyses génomiques révèlent une faible diversité intra-spécifique, suggérant une dissémination mondiale récente et de fortes pressions de sélection en milieu agricole. Notamment, le STV ne montre pas d’association constante avec des symptômes visibles, soulignant la nécessité de distinguer virus pathogènes, latents ou non pathogènes au sein du virome de la tomate.

2. Principaux virus émergents et ré-émergents de la tomate

Dans ce contexte virologique complexe, plusieurs virus se distinguent comme menaces majeures en raison de leur propagation rapide, de leur adaptabilité et de leur capacité à contourner les résistances génétiques. Le Tomato brown rugose fruit virus (ToBRFV) est aujourd’hui l’un des virus émergents les plus destructeurs. Identifié en 2014, il s’est diffusé à l’échelle mondiale via la transmission mécanique et les matériels végétaux contaminés, notamment les semences. Son succès épidémiologique repose largement sur sa capacité à contourner le gène de résistance Tm-2² largement utilisé. Les pertes de rendement peuvent varier de 15 % à 55 %, accompagnées de déformations sévères et d’une dégradation de la qualité des fruits. Le Tomato spotted wilt virus (TSWV), transmis par le thrips Frankliniella occidentalis, demeure une menace persistante et ré-émergente. Sa dynamique épidémiologique est influencée par l’apparition de souches contournant les résistances et par une efficacité vectorielle accrue, illustrant l’importance de la coévolution virus– vecteur. Les Bégomovirus, notamment le Tomato yellow leaf curl virus (TYLCV) et le Tomato leaf curl New Delhi virus (ToLCNDV), transmis par l’aleurode Bemisia tabaci, continuent d’étendre leur aire géographique, en particulier dans les systèmes tropicaux et méditerranéens. Le TYLCV est désormais largement établi à l’échelle mondiale, tandis que le ToLCNDV poursuit son expansion vers de nouvelles régions, augmentant la pression virale en culture protégée. Le Pepino mosaic virus (PepMV) reste endémique dans les systèmes de production sous serre à l’échelle mondiale. Bien que généralement moins destructeur que le ToBRFV, il engendre des pertes économiques importantes liées à la qualité des fruits et à sa persistance en systèmes intensifs. Sa diversité génétique, structurée en plusieurs génotypes (CH2, EU, LP, US1, PES), joue un rôle clé dans son épidémiologie et les stratégies de protection croisée.

3. Cas historiques et toujours problématiques des Tobamovirus

Les tobamovirus constituent un groupe de virus à ARN végétaux extrêmement résistants, caractérisés par une stabilité environnementale remarquable et une importance agricole mondiale, notamment chez les solanacées comme la tomate. Parmi eux, le ToBRFV représente une menace globale majeure en raison de sa capacité à contourner les résistances génétiques et à se propager par transmission mécanique et semencière. Ces virus induisent des pertes sévères de rendement et de qualité, et sont particulièrement difficiles à contrôler en raison de leur persistance environnementale et de l’absence de cultivars totalement résistants. Les plantes disposent de systèmes immunitaires multicouches impliquant la signalisation hormonale, le silençage de l’ARN et des récepteurs immunitaires. Toutefois, les tobamovirus ont développé des mécanismes efficaces d’évasion. Les recherches récentes ont permis des avancées importantes dans la compréhension des interactions virus–hôte et de l’évolution virale, ainsi que dans le développement de stratégies de contrôle innovantes, incluant des composés antiviraux d’origine végétale et des approches de découverte assistée par ordinateur. Cependant, la gestion actuelle repose encore principalement sur les mesures d’hygiène et d’exclusion. L’émergence du ToBRFV souligne la nécessité urgente d’approches intégrées combinant amélioration variétale, biologie moléculaire et technologies antivirales innovantes.

4. Avancées récentes en métagénomique et surveillance par séquençage haut débit

Les outils diagnostiques traditionnels (PCR, ELISA, LAMP) restent essentiels mais sont limités par leur dépendance à des séquences connues. À l’inverse, le séquençage haut débit (HTS) est devenu la référence en virologie végétale moderne, permettant une détection non biaisée des virus connus et émergents. Les approches métagénomiques incluent désormais l’enrichissement en particules virales, le séquençage de l’ARN double brin et le profilage des petits ARN, offrant des perspectives complémentaires sur la diversité virale. Ces méthodes améliorent fortement la détection des infections cryptiques et la caractérisation des viromes complexes. Les pipelines bioinformatiques permettent l’assemblage des génomes viraux, la classification taxonomique et l’analyse de diversité. Toutefois, le manque de standardisation méthodologique limite encore la comparabilité des études et l’harmonisation de la surveillance mondiale.

5. Intelligence artificielle et virologie prédictive

L’intelligence artificielle transforme rapidement la virologie végétale, passant d’une science descriptive à une discipline prédictive et mécanistique. Les modèles épidémiologiques basés sur l’IA intègrent des données génomiques, environnementales et vectorielles pour anticiper les risques d’émergence et de propagation en contexte de changement climatique. Au niveau moléculaire, les systèmes de prédiction structurale permettent de modéliser les interactions protéine–protéine entre hôtes et pathogènes, offrant une compréhension sans précédent des mécanismes d’infection et de suppression de l’immunité végétale. Ces avancées confirment le concept de course évolutive (arms race) entre protéines de défense des plantes et effecteurs viraux. De faibles modifications structurales peuvent déterminer la sensibilité ou la résistance, ouvrant la voie à la conception rationnelle de résistances durables.

6. Implications pour la Gestion Intégrée dans la Filière Tomate

La gestion efficace des virus émergents de la tomate repose sur une stratégie intégrée combinant biosécurité, lutte contre les vecteurs, résistance génétique et surveillance. La biosécurité constitue la première barrière, notamment contre les virus mécaniquement transmissibles comme le ToBRFV, nécessitant une hygiène stricte et un contrôle rigoureux des flux de matériel végétal. La gestion des vecteurs est essentielle pour les virus transmis par Bemisia tabaci et Frankliniella occidentalis, nécessitant des approches de lutte intégrée basées sur l’écologie des populations. La résistance variétale reste un pilier majeur, mais son efficacité est de plus en plus compromise par l’apparition de souches contournant les résistances. Les stratégies de protection croisée restent pertinentes dans certains systèmes, notamment pour le PepMV, lorsqu’elles sont correctement appliquées. La surveillance continue couplée aux diagnostics à haut débit est indispensable pour assurer une détection précoce et une réponse rapide.

7. Conclusions et perspectives

La virologie de la tomate connaît une transformation profonde portée par les avancées en métagénomique, biologie des systèmes et intelligence artificielle. Le paradigme des maladies à virus unique cède très rapidement la place à une vision centrée sur le virome, où des interactions multiples déterminent les dynamiques pathologiques. Les progrès futurs dépendront de l’intégration de réseaux de surveillance globaux, de cadres analytiques standardisés, de modèles prédictifs basés sur l’IA et du développement de résistances durables multivirus. Le renforcement des liens entre virologie moléculaire, épidémiologie de terrain et systèmes d’aide à la décision sera essentiel pour garantir une production durable de la tomate. À terme, la gestion phytosanitaire de la tomate reposera sur une approche systémique et prédictive, où l’évolution virale, l’écologie des vecteurs et l’intelligence artificielle convergent pour anticiper et prévenir les épidémies avant qu’elles ne deviennent des crises économiques majeures.