AccueilActualitesL’Afterwork des AgriPro 2 : Relever les défis de la main-d’œuvre agricole : de la pénurie au développement des compétences
L’Afterwork des AgriPro 2 : Relever les défis de la main-d’œuvre agricole : de la pénurie au développement des compétences

Par Green Smile

L’Afterwork des AgriPro 2 : Relever les défis de la main-d’œuvre agricole : de la pénurie au développement des compétences



Le 30 mars 2026, Green Smile a organisé la deuxième session de l’Afterwork des AgriPro au Sofitel Royal Bay à Agadir. Après le succès de la première session consacrée au dessalement, cette deuxième édition s’est concentrée sur un sujet devenu majeur pour le secteur agricole : Main-d’œuvre agricole : pénurie, performance et nouvelles compétences.

Sponsorisé par AgroCare, cette deuxième session a réuni les acteurs clés de l’écosystème agricole, notamment des managers et directeurs RH, des producteurs ainsi que des partenaires industriels. L’objectif était clair : initier une réflexion collective autour l’un des facteurs les plus critiques limitant le développement du secteur agricole marocain.

Dans un contexte marqué par des contraintes croissantes en matière de main-d’œuvre et par l’évolution des exigences du secteur, cette deuxième session de l’Afterwork des AgriPro a constitué une véritable plateforme d’échange et de réflexion. Tout en permettant aux professionnels du secteur agricole de partager des analyses, des expériences et des solutions concrètes afin de mieux anticiper et répondre à ces nouveaux défis liés à la main-d’œuvre.

 

Un diagnostic préoccupant : la main-d’œuvre agricole comme facteur limitant :

Les échanges ont montré que cette tension ne relève plus d’un déséquilibre ponctuel ou conjoncturel, mais d’une transformation plus profonde du marché du travail agricole. Comme l’a rappelé Issam Ait Hida en ouverture, les signaux sont clairs : 60 % des employeurs agricoles déclarent rencontrer des difficultés de recrutement qualifié, dans un contexte marqué par un taux d’urbanisation de 62,8 %, environ 25 % de jeunes de 15 à 24 ans en situation d’inactivité NEET (ni en emploi, ni en formation, ni en éducation), et un indice de fécondité proche de 2, donc inférieur au seuil de renouvellement des générations.

 

Un paradoxe du marché du travail agricole :

Ces données éclairent le paradoxe relevé tout au long de la session : malgré un chômage élevé et un vivier théorique de jeunes disponibles, les exploitations peinent à recruter et surtout à fidéliser. Plusieurs participants ont insisté sur le fait que le problème n’est pas seulement quantitatif. Il tient aussi à la difficulté à mobiliser durablement cette main-d’œuvre, dans un contexte où les aspirations sociales évoluent, où le vivier rural se contracte, et où d’autres secteurs apparaissent plus attractifs (BTP, Cablage …).

 

Un désalignement entre investissements et ressources humaines :

Cette tension est renforcée par un désalignement croissant entre les investissements productifs et la disponibilité réelle de la main-d’œuvre. Un participant l’a formulé de manière très directe en rappelant l’extension rapide de certaines filières, notamment les fruits rouges, sans que la question de la main-d’œuvre nécessaire ait été traitée au préalable. Cette idée rejoint le diagnostic posé par Issam Ait Hida : le secteur a, dans certains cas, investi au-delà de sa capacité réelle à mobiliser les ressources humaines nécessaires, ce qui transforme la main-d’œuvre en facteur limitant de continuité et de performance.

 

Le rôle structurant de la saisonnalité :

Un large consensus s’est dégagé autour du rôle central de la saisonnalité. Celle-ci est apparue comme le principal facteur de désorganisation. En concentrant les besoins sur des périodes courtes, elle provoque une concurrence simultanée entre employeurs, alimente la rotation des équipes, fragilise la fidélisation et pèse sur la productivité. La présentation d’Issam Ait Hida a d’ailleurs mis en avant ce “cercle de la saisonnalité”, où s’enchaînent faible fidélisation, hausse des coûts cachés, absentéisme, pression sur la productivité et fragilité organisationnelle. Un participant a proposé, dans cette logique, de réfléchir à un meilleur étalement des cycles de production afin de lisser les pics de demande sur l’année.

 

Les difficultés d’intermédiation et le rôle de l’ANAPEC :

L’intervention de l’ANAPEC a apporté un éclairage sur les difficultés d’intermédiation. Il a été indiqué que l’insertion des ouvriers devient de plus en plus difficile, notamment parce que les demandes arrivent en même temps, pour les mêmes profils et sur les mêmes cultures. L’ANAPEC a souligné la nécessité de préparer les viviers à l’avance, tout en décrivant la zone de Chtouka ait Baha comme saturée. Un point marquant a été soulevé : une partie des hommes ne souhaite plus travailler dans l’agriculture à ce titre ; il a été rappelé que la majorité des travailleurs sont des femmes, surtout dans les fruits rouges, ce qui souligne des enjeux spécifiques en termes de conditions de travail et d’organisation. Phénomène identifié mais encore insuffisamment expliqué. L’ANAPEC a également évoqué les effets des subventions et des aides sociales, qui peuvent inciter certaines personnes à éviter le travail déclaré afin de ne pas perdre certains avantages liés à la formalisation, notamment autour de la CNSS.

L’ANAPEC a par ailleurs rappelé que les employeurs expriment une attente forte vis-à-vis de profils déjà formés, alors même que la question de savoir qui doit porter cet effort de formation reste posée. Il a même été suggéré de mettre en place des formations certifiantes pour favoriser l’insertion des jeunes NEET, notamment en irrigation, en récolte de fruits rouges ou de tomates. Enfin, la migration des ouvrières vers l’Espagne a été évoquée avec des volumes relativement limités, entre 400 et 600 personnes au niveau de la région selon les chiffres mentionnés dans les échanges, mais avec une interrogation plus profonde : pourquoi certaines femmes choisissent-elles de quitter leur pays et leurs enfants pour partir travailler ailleurs ?

Plusieurs intervenants ont aussi pointé du doigt la démarche informelle du recrutement au sein du marché du travail agricole puisque ce sont les transporteurs et les caporaux qui sont souvent en charge de cet aspect. Cette réalité rejoint d’ailleurs un autre point soulevé par l’ANAPEC : pour une partie de la population agricole, souvent peu alphabétisée, les procédures formelles d’inscription ou de diffusion d’offres restent peu accessibles.

 

Attractivité du secteur et marque employeur :

Les échanges ont également montré que la question ne se réduit pas à la question salariale. Plusieurs intervenants ont insisté sur l’évolution des attentes des ouvriers, majoritairement des femmes selon les éléments rappelés pendant la session. Il a été souligné que les ouvriers arbitrent désormais davantage entre employeurs, qu’ils choisissent certaines entreprises ou certaines cultures, et qu’ils accordent une importance croissante aux conditions de travail, au transport, à la stabilité, au respect, ainsi qu’à la qualité de l’environnement proposé. Avec l’idée que ces réalités pèsent directement sur l’attractivité des exploitations et expliquent pourquoi certaines ouvrières préfèrent une entreprise à une autre.

Sur ce point, Issam Ait Hida a tenu à préciser que, dans la pratique, la plupart des employeurs paient au-dessus du SMAG pendant une grande partie de l’année, et que des améliorations ont eu lieu dans plusieurs sociétés en matière d’habitat, d’avantages et de conditions offertes aux salariés. Et pourtant le problème persiste. Selon lui, cela confirme que la difficulté est bien structurelle et qu’elle touche à l’attractivité globale du secteur. Il a insisté sur un point fort : le travail agricole a changé, mais la mentalité du travailleur a elle aussi évolué. Dès lors, le secteur ne peut plus s’appuyer sur les logiques passées, où il suffisait de mobiliser des bras ; il doit désormais construire une véritable marque employeur agricole, différenciante et crédible.

 

Contraintes structurelles et rôle des acteurs publics :

L’APEFEL a, de son côté, rappelé que les producteurs ne peuvent assumer seuls l’ensemble des défaillances du monde rural. L’organisation a évoqué les obstacles liés au logement des ouvriers au sein des exploitations, en expliquant que des constructions autrefois possibles sont aujourd’hui bloquées par les règles d’urbanisme rural et les contrôles administratifs. Elle a aussi mis en avant la dégradation des pistes rurales et les risques liés au transport. L’APEFEL a insisté sur la nécessité d’un langage commun entre les différents acteurs, collectivités locales, ministère de l’Intérieur, producteurs, pour traiter ces enjeux de manière cohérente. Enfin, tout en reconnaissant la nécessité d’améliorer les conditions offertes aux ouvriers, elle a souligné que toute évolution doit rester compatible avec la rentabilité économique et la compétitivité du secteur, notamment face à des pays concurrents comme l’Égypte.

 

Un déficit de données et de compréhension :

Plusieurs interventions ont montré que la crise actuelle est aussi une crise de compréhension. Des participants ont regretté le manque de données : chiffres régionaux, répartition de la main-d’œuvre, formes de migration interne, écarts entre filières, différences entre grandes sociétés et petits producteurs. Un intervenant a demandé si les grandes entreprises et les petits producteurs faisaient face au problème de la même manière, tandis qu’un autre a rappelé qu’une solution ponctuelle n’aurait que peu d’effet si les surfaces continuent d’augmenter rapidement d’une année à l’autre. Driss Soufiani a, à ce titre, insisté sur la nécessité d’une étude sociologique pour mieux comprendre les comportements, notamment ceux des jeunes et des bénéficiaires d’aides sociales. Il a également élargi le débat en soulignant que cette question de main-d’œuvre a un impact direct sur la souveraineté alimentaire du Maroc, allant jusqu’à poser le risque qu’un jour le pays doit importer certaines productions stratégiques comme la tomate.

 

Transformation des métiers et montée en compétences :

La transformation des métiers a également occupé une place importante dans les échanges. La présentation d’Issam Ait Hida a montré que le secteur agricole est en train de passer de métiers centrés sur l’exécution à des métiers plus structurés et pilotés, avec une montée en puissance des fonctions qualité, conformité, traçabilité, supervision, data opérationnelle et management de proximité. Trois blocs de compétences ont été mis en avant : les compétences techniques, les compétences transversales d’organisation et de coordination et les compétences managériales. Cette évolution a été prolongée dans les débats par un intervenant qui a affirmé que le vrai problème n’est pas le manque de personnes, mais le manque de profils qualifiés. Il a plaidé pour la création d’une école de formation pour les ouvriers et les caporaux, considérant qu’une professionnalisation de ces fonctions intermédiaires est devenue indispensable.

 

Une feuille de route structurée en cinq piliers :

Au-delà du diagnostic, la présentation d’Issam Ait Hida a proposé une feuille de route structurée, qui a donné des pistes de solutions. Cette feuille de route repose sur cinq piliers interdépendants.

  1. Protection sociale : Le premier concerne la protection sociale. L’idée n’est pas seulement de renforcer la couverture ou la conformité, mais de sécuriser les parcours, protéger les familles, améliorer l’accès aux services essentiels et faire de la dignité au travail un élément concret de l’attractivité du secteur. La santé, la sécurité, la prévention et la qualité de l’expérience de travail ont été présentées comme des leviers aussi importants que la rémunération.

 

  1. Cadre réglementaire : Le deuxième pilier est celui du cadre réglementaire. Les échanges ont confirmé la nécessité d’un cadre plus lisible, plus moderne et mieux adapté à la réalité du travail agricole, notamment sur la saisonnalité, les règles de déclaration, le logement, le transport et les différentes zones grises qui alimentent l’informel. L’objectif n’est pas de rigidifier davantage, mais de faire converger compétitivité, équité et conformité. Cette question a d’ailleurs fait écho à la remarque selon laquelle il n’existe pas aujourd’hui de véritable cadre légal structurant pour gérer la saisonnalité, les pratiques reposant encore largement sur la jurisprudence et les arrangements opérationnels.

 

  1.  Mobilité stratégique : Le troisième pilier est celui de la mobilité stratégique. Issam Ait Hida a insisté sur le fait que la mobilité n’est pas un effet secondaire, mais une variable stratégique d’accès au travail. Cela signifie mieux relier les bassins d’emploi aux bassins de production, organiser les déplacements, sécuriser les flux et penser de manière articulée la mobilité nationale et internationale. Cette approche a trouvé un prolongement direct dans les échanges autour du transport, des pistes rurales, des migrations d’autres régions comme Ouarzazate ou le Haouz, et même de la présence d’une main-d’œuvre étrangère dans certaines zones comme chtouka ait baha. L’idée avancée est que la fidélisation ne peut pas être pensée sans un écosystème territorial plus large, incluant transports fiables, écoles, crèches, santé et infrastructures.

 

  1. Élargissement du vivier : Le quatrième pilier porte sur l’élargissement du vivier. La présentation a clairement identifié les jeunes, les femmes et les populations aujourd’hui éloignées du secteur comme des publics prioritaires. Mais les échanges ont montré que cette mobilisation ne pourra pas se faire sans traiter les freins d’accès concrets : transport, information, simplicité des démarches, sécurité, compatibilité avec les contraintes familiales, et surtout image du secteur. C’est dans ce sens que plusieurs participants ont appelé à promouvoir davantage le salariat agricole, à mieux valoriser le travail agricole et à construire une proposition de valeur crédible pour ceux qui pourraient rejoindre le secteur.

 

  1. Productivité par les compétences : Le cinquième pilier concerne la productivité par les compétences. C’est sans doute l’axe qui a le plus directement rejoint les préoccupations opérationnelles des professionnels présents. Issam Ait Hida a présenté la professionnalisation des parcours, le management de proximité, la veille sur les métiers et l’articulation entre compétences, qualité, conformité et productivité comme des éléments centraux de la transformation durable du secteur. Cette orientation rejoint les interventions appelant à former non seulement les ouvriers, mais aussi les caporaux, les techniciens et les encadrants intermédiaires. Elle rejoint aussi la proposition de l’AMDRHA d’allier technologie et capital humain, c’est-à-dire de développer une mécanisation ciblée sur certaines tâches tout en maintenant un équilibre avec les réalités des cultures peu mécanisables. L’objectif n’est pas de remplacer le travail humain, mais d’améliorer la performance globale du système.

 

Une gouvernance collective nécessaire :

Enfin, la présentation a insisté sur la nécessité d’une gouvernance collective. Les discussions ont confirmé ce point : aucun acteur ne peut, à lui seul, résoudre la question. Producteurs, organisations professionnelles, État, ANAPEC, acteurs privés de l’emploi, collectivités et administrations sectorielles doivent agir dans une logique d’agenda partagé.

Cette idée de responsabilité partagée a été réaffirmée par Issam Ait Hida, qui a rappelé que les producteurs subissent eux aussi ces réalités et que certaines réponses relèvent directement de l’action publique, notamment lorsqu’il s’agit de rétablir un équilibre entre travail formel, aides sociales, attractivité sectorielle et compétitivité économique.

 

En résumé, les échanges de cet afterwork ont montré que la problématique de la main-d’œuvre agricole dépasse largement le cadre du recrutement. Elle touche à la fois à l’organisation du travail, à l’attractivité du secteur, à la transformation des métiers, aux équilibres territoriaux et, au fond, à la capacité du modèle agricole marocain à rester performant et durable.

Le principal apport de la session est d’avoir articulé un diagnostic très concret, nourri par les retours du terrain, avec une feuille de route structurée. Celle-ci ne repose pas sur une mesure unique, mais sur un ensemble cohérent de leviers : protéger davantage les travailleurs et leurs familles, clarifier les règles du jeu, mieux organiser la mobilité, élargir le vivier en rendant le secteur plus crédible et plus accessible, et investir massivement dans les compétences, le management et la professionnalisation. Cette cohérence d’ensemble, présentée dans la feuille de route d’Issam Ait Hida, a constitué l’un des fils conducteurs de la session.

En ce sens, la main-d’œuvre n’apparaît plus comme une variable d’ajustement, mais comme une condition de résilience, de conformité et de croissance. Le défi posé au secteur est désormais de passer d’une gestion subie de la rareté à une véritable stratégie de capital humain, partagée entre l’ensemble des acteurs concernés.