Résumé
La campagne de production 2025–2026 dans la région d’Agadir a présenté un défi sans précédent : au lieu de la sécheresse chronique habituelle, les producteurs ont été confrontés à des pluies persistantes et intenses entre janvier et mars 2026. Ces conditions ont favorisé le développement des maladies fongiques. Quatre maladies ont particulièrement dominé : le mildiou (Late Blight), le botrytis, le cladosporiose (Cladosporium) et l’oïdium (Powdery Mildew), chacune nécessitant une stratégie de prévention spécifique.
La réussite repose sur trois principes complémentaires :
- Le suivi climatique en temps réel, en utilisant le point de rosée et l’évolution de l’humidité relative pour anticiper les maladies avant l’apparition des symptômes.
- Des stratégies préventives de protection fongicide intégrant une gestion active des résistances.
- Une gestion précise de l’irrigation afin de réduire l’humidité du couvert végétal et la saturation du substrat.
1. Contexte de production et conditions environnementales
Pendant des décennies, la production sous serre dans la région d’Agadir s’est organisée autour de conditions de sécheresse et de fortes températures. La campagne 2025–2026 a complètement inversé cette situation. Les pluies prolongées entre janvier et mars ont maintenu une humidité relative largement supérieure aux niveaux habituels de 40 à 50 %, entraînant des périodes prolongées d'humectation des feuilles que les serres passives ont eu du mal à maîtriser.
De nombreuses exploitations ont connu une accumulation d’eau stagnante, augmentant fortement l’humidité à l’intérieur des serres, favorisant l’activation de pathogènes jusque-là dormants et obligeant les producteurs à adapter rapidement leurs stratégies de protection des cultures.
2. Les quatre principales maladies fongiques
Chaque maladie se développe dans des conditions spécifiques et affecte différentes parties de la plante. Leur identification est essentielle : aucun programme de traitement unique ne permet de contrôler efficacement les quatre maladies.
| Maladie | Parties affectées | HR (%) | Période principale | Température (°C) | Facteur déclencheur |
|---|---|---|---|---|---|
| Mildiou | Jeunes feuilles, tiges, point de croissance | >90 % | Au lever du soleil | 10–25 | Pluie + fenêtres de serre fermées |
| Botrytis (Pourriture grise) | Vieilles feuilles, tiges, fruits | >93 % (pendant >4 h) | Nuit / périodes pluvieuses | 5–20 | Blessures causées par la taille |
| Cladosporiose (Moisissure des feuilles) | Vieilles feuilles | >88 % | Toute la journée | 12–32 | Mauvaise ventilation |
| Oïdium | Feuilles de maturité intermédiaire | Alternance de conditions humides et sèches | Milieu de journée | 12–32 | Ventilation excessive (fenêtres trop ouvertes) |
Mildiou (Phytophthora infestans) – La plus grande menace
Le mildiou a été la maladie la plus destructrice de cette campagne. Contrairement aux maladies foliaires qui réduisent la photosynthèse, Phytophthora infestans détruit le point de croissance, interrompant complètement le développement de la plante et provoquant la perte totale de la culture en quelques jours lorsque les conditions sont favorables.
Conditions favorables : humidité relative > 90 %, humidité foliaire pendant plus de 3 à 4 heures, températures comprises entre 10 et 25 °C (optimum : 18–20 °C).
Symptômes : lésions brunes entourées d'un halo jaune sur les feuilles ; développement d'un feutrage blanc sur leur face inférieure ; lésions sombres sur les tiges, les feuilles et les fruits.
Stratégie de lutte : prévention grâce à l'utilisation de variétés résistantes, à une excellente ventilation et à des traitements fongicides préventifs. Le Metalaxyl-M est la seule substance offrant une activité curative prolongée (jusqu'à 5 jours après l'infection). La plupart des autres fongicides homologués agissent principalement, voire exclusivement, de manière préventive.
Botrytis cinerea (pourriture grise)
Le botrytis attaque les feuilles âgées, les tiges et les fruits lorsque l'humidité dépasse 92–93 % pendant plus de quatre heures.
Prévention : limiter les blessures provoquées par la taille, réduire l'humidité nocturne et assurer une bonne circulation de l'air.
Les fongicides sont efficaces lorsqu'ils sont appliqués de manière préventive ou dans les deux jours suivant l'infection.
Cladosporium fulvum (cladosporiose)
Cette maladie infecte principalement les feuilles âgées dans des conditions d'humidité continue (HR > 88 %), en particulier dans les zones insuffisamment ventilées.
La ventilation constitue le principal moyen de lutte. La résistance génétique est également essentielle : il convient d'éviter les variétés sensibles.
Les fongicides présentent une efficacité limitée ; les mesures culturales restent les plus fiables.
Oïdium (Powdery Mildew)
L'oïdium se développe sur les feuilles d'âge intermédiaire pendant les heures les plus chaudes de la journée, lorsque les périodes humides alternent avec des périodes sèches.
L'utilisation de variétés résistantes permet de réduire considérablement la pression de cette maladie.
3. Désordres physiologiques : microfissuration et macrofissuration des fruits
Cette campagne a mis en évidence une conséquence majeure des conditions pluvieuses : une irrigation excessive combinée à un sol saturé favorise la fissuration des fruits. La microfissuration (fines fissures superficielles) comme la macrofissuration (larges fissures radiales) résultent avant tout des pratiques de gestion de l’eau, et non du climat à lui seul.
3.1 Causes principales
- Teneurs élevées en azote (N) et faibles en calcium (Ca++) et potassium (K+) : elles fragilisent l’épiderme du fruit et augmentent la pression interne.
- Variations rapides de la teneur en eau : des fluctuations de l’humidité du sol supérieures à 6–12 % par jour provoquent d’importantes variations de pression dans les fruits.
- Sur-irrigation tôt le matin : une absorption excessive d’eau, sans résistance suffisante des racines, augmente la turgescence des fruits.
- Variations de température : une activité physiologique ralentie à des températures inférieures à 15 °C, suivie d’un réchauffement rapide, génère un stress important.
- Condensation d’humidité sur les fruits : des fruits mouillés associés à un réchauffement rapide de l’air accentuent les contraintes de pression.
3.2 Stratégie de prévention
- Maintenir une teneur en eau modérée du substrat et éviter sa saturation pendant les périodes pluvieuses.
- Privilégier plusieurs irrigations courtes plutôt qu’un seul apport important.
- Éviter les variations brutales d’humidité en visant une fluctuation journalière de ±3 à 4 %, plutôt que de ±6 à 12 %.
- Assurer une nutrition équilibrée : un apport suffisant en calcium (Ca++) et en potassium (K+) par rapport à l’azote (N) réduit la fragilité des fruits.
- Optimiser la température et l’humidité dans la serre afin d’éviter des écarts trop importants entre le matin et l’après-midi.
4. Suivi climatique en temps réel : la stratégie du point de rosée
La simple observation visuelle des cultures ne suffit pas. La différence entre la température de l’air et le point de rosée (ΔT) constitue l’indicateur le plus fiable pour prédire l’apparition des maladies.
- ΔT < 1 °C : formation de condensation sur les feuilles et les tiges.
- Condensation pendant plus de 3 heures consécutives : fenêtre de risque critique pour le développement des maladies.
- De septembre à mars à Agadir : période à haut risque (humidité relative souvent supérieure à 90 % pendant la nuit).
4.2 Seuils d’intervention basés sur les capteurs
Les producteurs disposant de données continues issues de capteurs peuvent ajuster de manière proactive la ventilation, l’irrigation et les traitements phytosanitaires avant même que l’infection ne se produise. Cette approche prédictive permet de réduire l’utilisation des fongicides tout en préservant la santé des cultures.
5. Stratégie fongicide et gestion des résistances
Le principal enseignement est que les fongicides sont beaucoup plus efficaces lorsqu’ils sont appliqués à titre préventif plutôt que curatif. Une fois les symptômes apparus, les possibilités d’intervention curative sont limitées et souvent peu efficaces.
5.1 Activité préventive et activité curative
Préventive (produits de protection)
Empêche la germination des spores avant l’infection. Les traitements sont les plus efficaces lorsqu’ils sont réalisés avant le développement de la maladie. Leur persistance varie généralement de 3 à 7 jours selon les précipitations.
Curative
Les possibilités d’action sont limitées, généralement à 2 ou 3 jours après l’infection. Le Metalaxyl-M offre la plus longue fenêtre d’efficacité curative (jusqu’à 5 jours) contre le mildiou.
5.2 Gestion des résistances : rotation des modes d’action
L’utilisation répétée d’une même matière active favorise rapidement l’apparition de populations résistantes. Pour les produits homologués par l’ONSSA au Maroc :
- Fongicides cytotropiques, translaminaires et systémiques : maximum 3 applications par campagne.
- Fongicides de contact : risque de résistance plus faible, mais persistance plus courte (3 à 5 jours en période pluvieuse).
- Produits à base de cuivre : bons produits de protection préventive, mais leur efficacité diminue rapidement sous des conditions de pluie.
6. Stratégie d’irrigation et gestion de l’eau dans le substrat
La gestion des maladies ne peut être dissociée de la gestion de l’irrigation. Durant cette campagne pluvieuse, de nombreux producteurs ont maintenu leurs programmes d’irrigation habituels, entraînant une saturation du substrat, une humidité excessive du couvert végétal ainsi qu’une augmentation des maladies et de la fissuration des fruits.
6.1 Le modèle de gestion de l’eau P1–P2–P3
P1 (lever du soleil) : petite irrigation destinée à établir le niveau de référence d’humidité du substrat.
P2 (milieu de matinée) : deuxième petite irrigation après l’absorption par la plante, permettant d’équilibrer le drainage.
P3 (fin d’après-midi) : dernière irrigation, réduite de 6 à 12 % en conditions pluvieuses.
Principe clé : pendant les périodes de pluie, il est recommandé de réduire de 6 à 12 % l’objectif de teneur en eau du substrat, d’éviter les excès d’irrigation tôt le matin et de privilégier plusieurs apports de faible volume. Cette stratégie limite les fluctuations d’humidité responsables de la fissuration des fruits tout en maintenant un couvert végétal plus sec.
7. Recommandations pratiques pour les prochaines campagnes
7.1 Installer des capteurs de suivi climatique
Mettre en place des capteurs mesurant la température, l’humidité relative et le point de rosée. Définir des seuils d’alerte (ΔT < 1 °C pendant plus de 3 heures = risque élevé) et planifier les traitements fongicides en fonction des conditions prédites plutôt que des seuls symptômes visibles.
7.2 Mettre en œuvre des programmes de traitements fongicides préventifs
Commencer les applications avant l’apparition des maladies. Utiliser les prévisions météorologiques et les données des capteurs pour anticiper les périodes critiques et intervenir de manière préventive. Cette approche permet de réduire le nombre d’applications tout en améliorant l’efficacité des produits.
7.3 Alterner les modes d’action des fongicides
Ne jamais dépasser les limites recommandées pour la gestion des résistances (maximum trois applications par campagne de produits systémiques). Alterner les différentes familles chimiques afin de préserver l’efficacité des matières actives à forte valeur, telles que le Metalaxyl-M.
7.4 Adapter l’irrigation aux conditions pluvieuses
Réduire les apports d’irrigation de 6 à 12 % par rapport au programme habituel pendant les périodes humides. Privilégier plusieurs irrigations de faible volume. Suivre la teneur en eau du substrat afin de maintenir un niveau d’humidité modéré, en évitant à la fois la saturation et le stress hydrique, ce qui permet de réduire les risques de maladies et de désordres physiologiques.
7.5 Choisir des variétés adaptées
Privilégier des variétés présentant une résistance démontrée au Cladosporium. La résistance génétique réduit la dépendance aux traitements fongicides et constitue une véritable assurance lors des campagnes où la pression des maladies est élevée.
Conclusion
La variabilité climatique crée de nouveaux défis, même dans des régions traditionnellement caractérisées par un climat sec. Pour réussir à l’avenir, il sera indispensable de s’appuyer sur :
- des prévisions météorologiques externes fiables ;
- un suivi continu du climat sous serre à l’aide de capteurs ;
- une stratégie préventive de protection des cultures intégrant une gestion active des résistances ;
- une gestion précise de l’irrigation et de l’humidité du substrat.